Sortir du schéma « Ehpad-banquet des aînés-immobilité » : des Lillois veulent changer le regard de la société sur les retraités. Et réinventer la ville en conséquence.

C’est, chiffres de la communauté urbaine de Lille à l’appui, le pourcentage de personnes qui nécessitent un hébergement en maison médicalisée parmi les plus de 80 ans : 10 %. Ce qui ne signifie pas pour autant que les 90 % restants, autonomes mais pas forcément toujours mobiles, n’ont pas besoin de logements adaptés à leur vieillissement. Quelle solution « alternative » leur offrir alors, entre l’« isolement » de leur maison familiale et l’« emprise » des hébergements type maison de retraite, foyers-logements ou Ephad (établissement pour personnes âgées dépendantes) ? C’est la question à laquelle s’attachent à répondre, depuis dix ans maintenant, l’Université du Temps libre (UTL) de Lille, le CCAS et une association de retraités de Villeneuve d’Ascq, l’Arpet.
En quatre volets, Nicole Gadrey, sociologue, Françoise Verley et Françoise Deleforge, de l’Arpet et de l’UTL, Francine Langevin et Vincent Vanrechem, pour le CCAS de Villeneuve d’Ascq, ont enquêté sur « la place des retraités dans la société, leur hébergement, leurs loisirs. » 60 Lillois et Villeneuvois âgés de 55 à 80 ans ont été interrogés. Le constat du groupe de travail : une situation « paradoxale » , dans laquelle « les personnes vieillissantes encore autonomes et valides veulent à la fois rester le plus longtemps possible chez elles, mais ont en même temps peur d’être isolées. Elles peuvent se sentir aussi en insécurité, et se rendent compte qu’elles vieillissent dans un milieu qui n’est plus adapté à leurs nouveaux besoins », explique Nicole Gadrey.
Trop peu d’idées en France
Pour tenter de répondre à la demande, fleurissent un peu partout dans la région, comme à Villeneuve d’Ascq, des « béguinages ». Sorte de micro-quartiers où les logements sont individuels, équipés pour les personnes âgées, et agencés autour d’une place centrale qui offre commerces et accès à la santé. Seulement, « la vie en béguinage n’est pas la bonne alternative pour tous, intervient Nicole Gadrey. Notamment pour les personnes qui ont besoin d’un minimum de soins. » De plus, pour la sociologue, « ce mode de vie est encore insuffisamment développé en France », où on préfère les foyers-logements ou le maintien à domicile. Pour les retraités de la région, « peu de solutions » .
En 2000, le groupe de travail s’est alors lancé à travers le monde à la recherche de « ces lieux de vie innovants qui concilient besoin d’intimité et de sociabilité » : fondations pour le vieillissement en Hollande, habitats autogérés en Angleterre, maisons de santé en Grèce… Des idées qui allient toutes adaptabilité du logement et animations. Car c’est là aussi le cheval de bataille de l’UTL et de l’Arpet : « En béguinage ou en Ehpad, les personnes vieillissantes doivent pouvoir continuer à faire ce qu’elles aiment. »
Animations infantilisantes
Trop souvent, le groupe de travail a remarqué qu’en maisons de retraite ou médicalisées, « ce sont les résidents qui doivent s’adapter à la structure, et non l’inverse. Leurs envies sont oubliées au profit d’animations standard qui ne les intéressent pas ». « Il faut sortir des animations infantilisantes et du schéma Ehpad-banquet des aînés », souligne encore Francine, du CCAS, qui donne l’exemple de « récréologues » québécois, « chargés d’animer des lieux de vie pour retraités ».
Autre idée : des béguinages animés, comme il en naît dans le Douaisis (voir ci-contre), et qui laissent une large marge de manoeuvre à leurs résidents. Car l’essentiel, c’est « que les retraités restent maîtres de leur vie ». Et pour ça, selon l’UTL et l’Arpet, il faut « avant tout, que le regard de la société et de ses décideurs change » : loisirs ou hébergement, les personnes âgées « doivent davantage être associées aux décisions qui se prennent à leur sujet », pour qu’elles se sentent impliquées. Prochaine étape de l’enquête : la législation et le coût en matière d’hébergement. Car s’il est difficile de « franchir le cap » et de quitter sa maison, il est aussi, moralement, « dur de dépendre financièrement de ses enfants » à cause de logements trop coûteux. Les retraités veulent aujourd’hui s’émanciper et « continuer à regarder droit devant eux ».
Source: Nord Eclair
